Écrire l'histoire de la Palestine soulève d'emblée une question historiographique fondamentale : comment produire un récit historique lorsque l'on est confronté à l'exil, à la dispersion et à la destruction de ses traces ? Depuis Marc Bloch, l'histoire n'est plus seulement considérée comme le récit des événements passés, mais comme une enquête sur les sociétés humaines à partir de traces fragmentaires, toujours situées et conservées de manière inégale. Or, dans le cas palestinien, cette question prend une dimension particulière : les archives sont dispersées, confisquées ou détruites, et l'accès même au passé devient un enjeu de pouvoir.
L'histoire de la Palestine et de son peuple a longtemps été marginalisée au profit du récit dominant israélien. Absente, fragmentée ou reléguée aux marges du récit global du « conflit israélo-palestinien », cette histoire n'a cependant jamais cessé d'être produite dans les espaces arabes de savoir, puis dans les réseaux transnationaux. Marquée par la Nakba de 1948, l'historiographie palestinienne se construit dans la rupture : celle de l'expulsion, de l'exil et de la disparition d'un monde social. Dès lors, écrire l'histoire est indissociable d'une lutte contre l'effacement. L'historiographie palestinienne ne se limite donc pas à la reconstitution d'un passé national ; elle interroge les conditions mêmes de la possibilité d'un récit historique. Comment raconter une société dispersée ? Comment faire de l'histoire lorsque les lieux de mémoire sont détruits, les bibliothèques pillées et les archives rendues inaccessibles ?
Retracer l'évolution de l'écriture de l'histoire palestinienne revient ainsi à analyser les transformations des régimes de savoir qui ont accompagné cette question de la fin de l'Empire ottoman à nos jours. Dans un premier temps, cet article reviendra sur la fabrication d'un récit national en Palestine mandataire et dans l'exil, puis examinera le rôle des archives dans la constitution d'un champ historiographique palestinien. L'objectif sera de montrer que, face aux logiques d'effacement, écrire l'histoire et préserver les archives sont des pratiques à la fois savantes, militantes et existentielles.
La fabrique historique de la nation palestinienne arabe et la Révolte de 1936
Avec le démantèlement de l'Empire ottoman, la montée des nationalismes arabes et l'instauration du mandat britannique en Palestine, les premiers historiens palestiniens inscrivent l'histoire de la Palestine dans un horizon plus large. Cette inscription ne relève pas uniquement d'un cadre idéologique, mais d'un moment de reconfiguration des catégories d'appartenance, au sein duquel émerge progressivement le terme « Palestinien » comme désignation spécifique, sans pour autant se substituer immédiatement aux référents ottoman ou arabe. L'affirmation de l'arabité de la Palestine s'articule ainsi à un travail de nomination et de mise en récit, où la désignation de soi comme « Palestinien » participe de la construction d'un sujet collectif.
Dans ce processus, la presse joue un rôle central en tant qu'espace de production et de diffusion de ces nouvelles catégories d'identification. L'essor des journaux arabes au début du xxe siècle favorise la circulation du terme « Palestinien », qui devient progressivement un opérateur de cohésion, mobilisé dans des débats portant sur le sionisme, la migration ou les transformations sociales. Ainsi, la revendication de l'arabité du sol et la lutte contre sa négation par les puissances mandataires et le mouvement sioniste s'inscrivent dans un récit historique chargé d'une dimension performative : il ne s'agit pas seulement de dire l'histoire, mais de produire les conditions d'une identification collective. Ce récit, porté par des élites intellectuelles mais diffusé dans un espace public élargi, vise à susciter un sentiment d'unité au sein d'une communauté arabe à la fois pluriconfessionnelle et politiquement située, tout en contribuant à stabiliser – sans jamais totalement les fixer – les contours d'une identité palestinienne en formation. Dans ce contexte, la Grande Révolte arabe de 1936-1939 constitue un moment charnière, largement identifié par l'historiographie arabe comme une séquence fondatrice du nationalisme palestinien. Considérée comme l'une des principales insurrections anticoloniales auxquelles l'Empire britannique dut faire face durant l'entre-deux-guerres, elle s'inscrit dans une dynamique régionale de contestation de l'ordre colonial tout en révélant les spécificités du cas palestinien.
Sur le plan historiographique, la Grande Révolte occupe une place centrale dans la construction du récit national palestinien. Les écrits de la période sont traversés par une forte dimension politique visant à renforcer le sentiment d'unité de la communauté arabe – chrétienne et musulmane – face à la domination étrangère. Cette historiographie, qui se veut largement documentée et fondée sur des archives arabes et occidentales, est produite dans une société palestinienne unie avant les ruptures de 1948. L'histoire y est pensée à partir d'un territoire encore vécu, habité et socialement structuré. La Révolte de 1936 apparaît ainsi comme le dernier grand moment historique précédant la destruction et la dispersion de la société palestinienne, tout en constituant un point de référence majeur pour les récits ultérieurs de la lutte nationale.
La répression de cette révolte et son échec s'inscrivent dans des doctrines impériales plus larges de gestion des insurrections, fondées sur la désorganisation du tissu social comme moyen de contrôle politique. D'un point de vue historiographique, ces éléments suggèrent que la révolte ne fut pas seulement un moment de mobilisation nationale, mais aussi un laboratoire de pratiques coloniales dont les effets se sont fait sentir bien au-delà de la période mandataire.
Parallèlement, la mise en récit de ces événements, largement relayée par la presse arabe, a contribué à la stabilisation du terme « Palestinien » comme catégorie politique et historique. En nommant les acteurs de la révolte et en inscrivant leur lutte dans une temporalité nationale, la presse a joué un rôle crucial dans la transformation d'une insurrection en moment fondateur d'un récit collectif. Ainsi, la Révolte de 1936-1939 ne peut être comprise uniquement comme un épisode de confrontation militaire : elle constitue un moment de cristallisation où se nouent à la fois des dynamiques de résistance, des pratiques de domination coloniale et des formes concurrentes de production du savoir historique. Elle s'inscrit dès lors dans une séquence plus longue qui mène à la rupture de 1948 et participe à l'émergence d'un mouvement national dans lequel se forge une conscience collective articulée autour de la résistance au colonialisme et de l'affirmation d'un récit national palestinien.
L'échec de la révolte, enfin, a été diversement interprété par l'historiographie : longtemps perçu comme un revers stratégique lié aux divisions internes et au déséquilibre des forces, il est aujourd'hui réévalué comme un moment de politisation de masse et de structuration d'une conscience nationale en formation. Cet affaiblissement du mouvement national palestinien à la fin des années 1930, conjugué à la consolidation des structures militaires et politiques du projet sioniste sous protection britannique, apparaît rétrospectivement comme l'un des facteurs ayant contribué à rendre possible la rupture de 1948. Il s'inscrit ainsi dans une histoire plus longue des luttes anticoloniales, tout en soulignant les conditions asymétriques dans lesquelles s'élabore, se transmet et se conteste le savoir historique sur la Palestine.
La reconstruction du récit historique après la Nakba de 1948
L'année 1948 ouvre sur un basculement : pour la première fois depuis leur constitution en États-nations, les pays arabes indépendants s'engagent dans une guerre contre le nouvel État israélien qui se solde par une défaite. C'est le désastre, la Nakba, l'engloutissement d'un État arabe en Palestine, l'éclatement d'une société et la naissance du problème des réfugiés.
Dans l'historiographie palestinienne, 1948 tend ainsi à s'imposer comme une « année zéro », marquant à la fois la fin de la Palestine historique dans ses frontières mandataires et le point de départ d'une histoire désormais structurée par la dispersion. Cette catastrophe, la Nakba, « naufrage lent et sans fin » transforme profondément les cadres d'intelligibilité du passé. L'ouvrage de Constantin Zureik, Ma'na al-Nakba rédigé en 1948, opère un déplacement décisif en définissant ce moment comme une catastrophe renvoyant à une défaite à la fois militaire, morale et psychique, engageant l'ensemble du monde arabe et appelant à une refondation intellectuelle et politique du projet du nationalisme arabe face à la victoire du sionisme. La perte territoriale et l'expérience de l'exil reconfigurent la « géographie » palestinienne, le récit national s'écrit en dehors des lieux historiques, fixant les contours d'un territoire perdu mais constamment réaffirmé.
Les années 1950 marquent cependant un temps de retrait relatif dans la production historiographique palestinienne, caractérisé par une forme de silence et de dispersion intellectuelle. L'éparpillement des élites dans les différents pays d'accueil favorise l'émergence d'une écriture de l'exil, traversée par un profond sentiment d'injustice et par la difficulté à reconstituer des cadres collectifs de production du savoir. Dans ce contexte, la montée du nationalisme arabe tend à intégrer la question palestinienne dans un horizon plus large, en la constituant comme cause centrale du monde arabe face à la communauté internationale, produisant ainsi une lecture « globalisante » de la Palestine.
La défaite de juin 1967 constitue à son tour un tournant majeur, en affectant l'ensemble du Proche-Orient et en reconfigurant les équilibres politiques et intellectuels. Elle coïncide avec l'émergence d'une nouvelle direction palestinienne issue des mouvements de résistance armée (fedayyins), dont l'entrée en scène transforme profondément les cadres d'analyse. La centralité retrouvée de la Palestine dans les discours politiques s'accompagne d'un renversement de perspective : la Palestine n'est plus seulement pensée comme un enjeu de l'unité arabe, mais comme son vecteur. Dans ce contexte, les chercheurs et historiens palestiniens, souvent influencés par les approches marxistes, entreprennent une relecture de l'histoire à partir de catégories nouvelles, donnant lieu à des écrits fortement politisés où le registre militant domine. Cette période se distingue également par une transformation sociologique du champ intellectuel : une nouvelle génération, issue en grande partie des camps de réfugiés et formée dans les réseaux éducatifs de l'UNRWA, contribue à redéfinir les figures du récit historique, notamment à travers la centralité accordée au paysan résistant et aux classes populaires.
Parallèlement, à partir du milieu des années 1960, la production du savoir sur la Palestine s'institutionnalise à travers la création de centres de recherche et de maisons d'édition, principalement à Beyrouth, devenue capitale culturelle et politique de la cause palestinienne. Ce développement répond à un enjeu central : affirmer l'existence de la Palestine au-delà de son territoire, par l'écriture de son histoire, la constitution d'archives et la diffusion de savoirs structurés. Dans ce cadre, des institutions comme l'Institute for Palestine Studies (IPS), fondé en 1963 et le Centre de recherches de la Palestine (CRP), créé en 1965 par l'Organisation de libération de la Palestine, jouent un rôle déterminant en tant qu'espaces de production scientifique, contribuant à l'internationalisation des études palestiniennes. Le projet historiographique acquiert alors une dimension libératrice, mettant en avant la figure du paysan, du réfugié et du combattant comme héros du récit national de libération.
Par leurs publications, leurs programmes éditoriaux et leurs activités de documentation, ces institutions contribuent à faire émerger les Palestine Studies comme champ académique à part entière, articulant histoire, sciences sociales, archives et mémoire. L'écriture de l'histoire devient alors un moyen de lutter contre l'invisibilisation, en produisant des récits capables de restituer la continuité historique palestinienne au-delà de la rupture de 1948.
La lutte contre l'effacement et la question des archives
L'invasion israélienne de Beyrouth en 1982 porte un coup aux activités culturelles et scientifiques des institutions palestiniennes. Beyrouth, alors capitale intellectuelle du monde arabe, est durement frappée, ses centres de recherche, de documentation et de production culturelle et artistique deviennent des cibles privilégiées de l'armée israélienne. Le pillage des archives du Centre de recherches palestiniennes et de l'Unité cinématographique de l'OLP prive les Palestiniens d'une part considérable de leur patrimoine documentaire. Manuscrits, photographies, films et matériaux relatifs à la vie quotidienne comme à la résistance sont saisis par l'armée israélienne, puis intégrés et reclassés au sein des archives militaires israéliennes selon des catégories et des normes imposées par le pouvoir colonial. Le contrôle des archives participe d'un processus plus large de réécriture de la mémoire collective, à travers lequel s'impose une narration coloniale du passé effaçant toute trace d'une présence ou d'une identité palestinienne sur la terre israélienne. En s'appropriant les traces documentaires palestiniennes, Israël exerce un pouvoir décisif sur les conditions de production, de conservation et de transmission du savoir historique.
Dans ce contexte de dépossession, l'écriture de l'histoire et la collecte des archives deviennent des pratiques fondamentales de résistance face aux dynamiques d'effacement. Dès lors, la préservation, la reconstitution et la circulation des archives apparaissent comme des enjeux à la fois politiques, mémoriels et scientifiques. Face à l'absence d'un État palestinien souverain et à la dispersion des archives, l'histoire orale s'est progressivement imposée comme l'un des principaux modes de production du savoir historique palestinien. L'oralité devient alors à la fois une pratique historiographique et un acte politique visant à affirmer l'existence d'un peuple dispersé et à préserver la mémoire d'une société détruite en 1948. Dès les années 1980, des campagnes de collecte de témoignages sur la Nakba sont menées dans les territoires palestiniens comme dans les espaces de l'exil, par des universités, des centres de recherche et des organisations non gouvernementales.
L'accumulation de récits, d'enregistrements, de photographies et d'archives familiales participe ainsi à ce que Beshara Doumani décrit comme une véritable « fièvre d'archives » palestinienne. Dans les camps de réfugiés, les centres de recherche, mais aussi les espaces domestiques, les Palestiniens rassemblent les traces d'un monde disparu : récits de vie, chansons populaires, broderies, cartes de villages détruits ou albums photographiques deviennent alors des supports de mémoire. En donnant une place centrale aux réfugiés, aux paysans et aux femmes, ces récits font émerger une histoire alternative fondée sur l'expérience vécue du déracinement et de l'exil, une histoire qui s'écrit par le bas.
Une réflexion autour des archives et de l'histoire peut alors être menée autour de trois dimensions essentielles. La première concerne le rapport colonial aux archives. Depuis la création de l'État d'Israël, l'histoire palestinienne est marquée par la confiscation, le détournement et la réappropriation des traces du passé ainsi que du patrimoine culturel palestinien. Les archives, bibliothèques et objets archéologiques deviennent des cibles privilégiées d'un pouvoir colonial qui cherche non seulement à contrôler le territoire, mais également à imposer sa propre narration historique. Le pillage des bibliothèques palestiniennes en 1948, la confiscation des archives de l'OLP à Beyrouth en 1982 ou encore la destruction récente des centres culturels et documentaires à Gaza participent d'une même logique : celle d'un contrôle des conditions de production et de transmission du savoir.
La deuxième dimension concerne la nécessité de repenser les formes mêmes de l'archive dans un contexte d'occupation permanente. En l'absence d'un État palestinien souverain capable d'assurer la protection institutionnelle des collections, les structures centralisées du musée ou de l'archive apparaissent particulièrement vulnérables. L'expérience du Musée palestinien de Bir Zeit, inauguré vide en 2016 comme geste symbolique, illustre cette réflexion : montrer l'impossibilité de protéger durablement des collections sous domination coloniale. L'absence d'objets exposés devient alors une stratégie de préservation autant qu'une critique politique de la condition coloniale. Dans cette perspective, les archives palestiniennes doivent être pensées comme des structures mobiles, dispersées, numérisées ou dissimulées, capables d'échapper au pillage et à la destruction.
Enfin, une troisième réflexion émerge : la Palestine existe désormais bien au-delà de son territoire géographique. La dispersion des Palestiniens, conséquence directe de la Nakba et des déplacements successifs, a paradoxalement contribué à disséminer les traces de la Palestine à travers le monde. Grâce à l'internationalisation de la question palestinienne et aux réseaux de solidarité transnationaux, les archives palestiniennes circulent aujourd'hui dans une multitude d'espaces. Des copies de films retrouvées à Tokyo ou à Rome, des photographies conservées dans des collections privées en Europe, des documents sauvegardés par des militants ou des institutions étrangères témoignent de cette présence éclatée mais persistante de la Palestine dans le monde. La dispersion, qui fut d'abord une expérience de dépossession, devient ainsi aussi une condition de survie du récit historique palestinien. Dès lors, la Palestine ne peut plus être pensée uniquement comme un territoire occupé ; elle existe également dans un ensemble fragmenté d'archives, de récits, de productions intellectuelles et de mémoires disséminés à l'échelle globale. L'histoire palestinienne se construit ainsi à partir de copies, de témoignages oraux et de circulations de documents qui échappent partiellement aux logiques d'effacement. Dans ce contexte, produire des savoirs, publier des revues, numériser des archives ou retrouver des films disparus relèvent d'un même combat : celui de maintenir vivante la possibilité même d'une histoire palestinienne.
Depuis 2023, la guerre contre Gaza a profondément modifié la manière dont le récit palestinien est produit et transmis. Malgré la destruction de vies, de lieux et d'archives matérielles, les Palestiniens ont investi les espaces numériques pour documenter leur quotidien, raconter l'expérience de la guerre et préserver les traces de leur existence. Blogs, journaux en ligne, réseaux sociaux et plateformes collaboratives deviennent ainsi des archives alternatives, produites depuis les marges et échappant partiellement au contrôle des récits dominants. Cette écriture numérique s'inscrit dans une histoire plus longue de la lutte palestinienne contre l'effacement.
Face à la confiscation des archives, à la destruction des bibliothèques et à la fragilité des institutions culturelles, la documentation du vécu ordinaire devient un acte de résistance. Chaque témoignage, photographie ou récit contribue à préserver une mémoire collective menacée de disparition. En ce sens, l'histoire orale, les médias sociaux ou la blogosphère palestinienne ne constituent pas seulement un espace d'expression, mais participent aussi à la construction d'une archive vivante et décentralisée. Ainsi, l'écriture de l'histoire palestinienne dépasse aujourd'hui le seul cadre des institutions savantes, des centres d'archives ou des frontières imposées par la dispersion et l'occupation. Cette historiographie, constamment renouvelée, contribue à contester le récit dominant israélien et à réinscrire l'histoire de la Palestine dans une narration plus large et partagée de cette terre, faisant ainsi obstacle aux logiques d'effacement.







